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Posté le Mardi 19 janvier 2021 |
Alain Petitjean |

Un nouvel ordre financier

En rappelant les réductions d’effectifs envisagées par les banques européennes, l’actualité égrène les mesures qu’elles envisagent pour s’adapter au contexte immédiat des marchés financiers. A notre sens, ces palliatifs manquent pourtant l’essentiel : un nouvel ordre financier se dessine et les réponses pour s’y insérer restent grandement à inventer.

Un modèle économique à bout de souffle

Au cœur du modèle de bancassurance qui arrive à bout de souffle, contribuaient trois éléments combinés : une marge d’intérêt positive, des coûts d’intermédiation au moins partiellement masqués et, au moins temporairement, une excellente maîtrise du risque. Chacun d’eux est désormais contesté.

Les taux négatifs ou nuls : une donne durable  

Cette situation, jugée initialement aberrante ou temporaire, dure depuis trop longtemps pour qu’on l’ignore : les taux sont et resteront négatifs ou bas.

C’est après tout le reflet de l’offre et de la demande : le monde sans lequel nous vivons produit des excédents d’épargne structurels. Ils sont l’exutoire d’un système économique efficace, générateur de richesses ; et de systèmes sociaux qui les répartissent mal. Ils sont donc directement corrélés à des choix idéologiques que l’on pourrait résumer en une formule : une préférence inconditionnelle pour l’inégalité. Cette préférence s’exprime pour les individus et classes sociales. Elle est à l’œuvre également pour les entreprises, avec la concentration d’une épargne excédentaire dans certains secteurs comme les GAFAM, qui se comportent comme prédateurs de valeur au plan mondial.

De ce constat, nous devons tirer trois premières conclusions :

‒ les taux seront durablement négatifs ou bas ;

‒ la marge d’intérêt pour les établissements financiers en sera durablement effondrée ;

‒ le métier de banquier, dans sa dimension de collecte et de transformation de l’épargne, n’a plus de modèle économique créateur de valeur (du moins aux rendements précédemment attendus). 

La tarification indirecte en question

Aux effets directs de ces taux négatifs ou bas se combinent des conséquences indirectes : l’ensemble des frais annexes, comme les commissions, paraissent désormais disproportionnés. Une commission d’1% en assurance-crédit gagne en visibilité lorsque les taux d’intérêt passent eux-mêmes de 5 à 1%.

Or ces tarifications indolores étaient au cœur du modèle de la bancassurance. Leur poids n’a cessé de croître, à mesure de leur relative invisibilité. Leur remise en cause est potentiellement dévastatrice et porteuse de rupture de confiance.

La maîtrise des risques : un nouveau front qui s’annonce

Pour des raisons certes plus conjoncturelles que structurelles, ce dernier élément risque fort de faire défaut lui aussi. A l’échéance des prêts garantis par l’Etat, un nouvel état du risque structurel se fera jour dans nos économies impactées par la crise sanitaire.

Le paysage du crédit en sera plus durablement métamorphosé qu’on ne le croit : il se composera demain majoritairement de prêts partiellement garantis par l’état, et d’obligations ou créances à plein risque, à coût très supérieur. Quant aux meilleures signatures, elles pourront justifier au contraire une rémunération de leur dette, donc concrètement des taux négatifs pour les établissements financiers.

Des pistes de relance du modèle actuel insuffisantes

Les actifs alternatifs : une piste qui trouvera vite ses limites

Ces menaces étant connues, les optimistes pourraient s’appuyer sur la capacité des établissements financiers à trouver des actifs alternatifs à exploiter. Successivement, seront appelés en renfort les potentiels de rendement supérieurs de l’immobilier, de la dette d’entreprise, des obligations, du capital développement ou du capital-risque. Sans nier leur potentiel, force est de constater qu’il n’est par nature pas extensible indéfiniment. De ce fait, il ne saurait échapper durablement à un risque d’inflation, s’il est soumis à une forte demande.

Il est par ailleurs trop tôt pour statuer sur les effets de la crise économique sur certaines catégories d’actifs. Pour s’en tenir à quelques vedettes de la période précédente, et désormais révolue, on peut gager qu’il est peu probable que les murs d’hôtels, les centres commerciaux ou les concessions aéroportuaires conservent toute leur attractivité.

Nous pouvons alors en déduire un triple resserrement de la contrainte économique :

‒ moindre capacité à trouver des voies indolores pour facturer les coûts d’intermédiation ;

‒ nécessité de facturer ou garantir au mieux le coût du risque, alors même qu’il diverge à nouveau grandement au sein de l’économie ;

‒ limites prévisibles dans les (réelles) possibilités de solliciter des actifs alternatifs.

L’abaissement des coûts de collecte : un effet homéopathique, voire contreproductif

Ces menaces sur les rendements et les marges ne sauraient être palliées par la seule maîtrise des coûts. Certes, les coûts de collecte pourraient théoriquement baisser, par la sollicitation de technologies substituant l’homme par la technologie. Mais, outre que les coûts d’acquisition par des canaux digitaux n’ont pas encore prouvé qu’ils étaient réellement inférieurs, après investissements informatiques et communicationnels, cette démarche ne répond en rien au défi marketing de demain. Autrement dit, réduire les coûts n’aidera pas les banques à justifier d’un modèle alternatif de revenus, bien au contraire.

Les axes de développement d’un nouveau modèle économique

L’enjeu marketing : justifier les rendements négatifs

Il faudra donc, en résumé, justifier à l’avenir à l’épargnant :

‒ de lui servir un rendement négatif ou nul ;

‒ de lui prélever des coûts de gestion du capital géré ;

‒ de lui imputer un coût du risque croissant (au moins temporairement) ;

‒ et ce, si possible en toute transparence.

Cela exigera de lui présenter de bonnes raisons, et des motifs positifs, pour payer pour une moindre dégradation de son capital. Ou, si l’on veut le dire positivement, pour une meilleure préservation, fût-elle partielle, de son capital.  Le seul moyen, à nos yeux, est de lui attester que cette érosion marginale sert des causes d’avenir, et participe d’un monde durable.

Une vraie éclosion de la finance verte et sociale

Un des acquis de la période récente est la venue à plus grande maturité des compartiments de la finance responsable (ESR), et plus précisément de la finance verte, et sociale (green & social bonds). Il y a là une voie à poursuivre et significativement amplifier. Un actif vert ou socialement vertueux peut justifier, aux yeux des épargnants, un rendement moindre, voire négatif. La démonstration n’a plus à en être apportée mais sa généralisation reste maintenant à opérer.

La banque : un service à vendre comme tel

Dès lors qu’il s’engagera dans cette voie, le rôle et la mission même du système financier changeront. La promesse d’un établissement financier était fondée sur le rendement, et une approche utilitariste et individualiste de l’argent. Demain, un établissement financier devra convaincre de sa capacité de transformation positive de l’épargne en crédit vertueux. D’une justification par la fructification des économies du passé, il faudra passer à la valorisation d’un engagement pour l’avenir.

Il s’agit là d’une mutation quasiment génétique du secteur financier. Nous ne donnerons pas cher des banques qui la manqueront. Et le message que nous adressons aux banques est que leur principal investissement d’avenir sera d’ordre marketing : démontrer leur engagement et leur maîtrise de cette transition vers une économie vertueuse.

Une révolution comptable : intégration des coûts cachés et valorisation des actifs naturels

Dans cette voie, le système financier dans son ensemble pourrait être fortement épaulé par une évolution des référentiels comptables. La comptabilité conventionnelle ne prend pas en compte les externalités négatives ou positives de l’entreprise.  Elle gomme ainsi des coûts, par exemple ceux que son fonctionnement occasionne à la nature ou à la société. A contrario, elle sous-estime la création de valeur des politiques de préservation de la planète ou des écosystèmes naturels ou sociaux.

Nous ne pouvons qu’appeler de nos vœux une reconnaissance conjointe de ces nouveaux coûts et de ces nouveaux actifs incorporels. Une telle reconnaissance faciliterait grandement le travail de la finance verte ou sociale, dont elle fournirait le ressort positif aux yeux du grand public.

En résumé, le nouvel ordre financier naîtra d’une rupture dans le modèle de création de valeur des banques et d’une révolution dans les marchés de l’épargne et du crédit.  

 

L’Etat aura un rôle à jouer en garantissant une part de ces marchés : épargne régulée ; garantie conditionnelle des prêts aux entreprises. Mais la principale évolution est à mener par les établissements financiers eux-mêmes et elle sera d’ordre marketing. En sortiront gagnants ceux qui sauront attester d’une capacité de transformation qualitative de l’épargne, en investissements socialement et environnementalement positifs, à même de justifier la non-rémunération de l’épargne, ou si l’on préfère la déflation vertueuse du capital, dans une économie et une société en transition vers un mode de développement plus durable.

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